• Extraits et Citations.

    J’imagine qu’il nous observe d’une hauteur sidérale, que ce soit Dieu ou un savant éternel : il a devant lui la mer infinie complètement plane et bleue, miroir du soleil, les bateaux dispersés et presque immobiles, la trace du sillage clair et ample de chacun. <o:p></o:p>

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    Telle la traînée brillante d’une limace. On dirait que la mer entière, lisse, montante, s’étale sous les cieux.<o:p></o:p>

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    C’est peut-être pour cela que Palma de Majorque nous apparaît, un jour à l’aube entre le bleu net de l’eau et le bleu vague d’un sommet montagneux dans le fond, comme une citadelle mythique : la ligne épaisse des murailles embrassant la conjonction de toits et l’usine en forme de cathédrale, le palais royal, les clochers, le tout d’une couleur de pain brûlé, la Jérusalem enchantée. Et un immense silence, avec les mouettes qui tournent obstinément, retient les nuages.<o:p></o:p>

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    Palma inexistante : nous la voyons, nous ne débarquons pas et une semaine s’écoule, Jérusalem perdue dans le mythe. La ville n’est qu’un dessin, là-devant, comme une gravure dans un livre, irréelle à force d’être concrète.<o:p></o:p>

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    On dit que le Conseil politique majorquin discute, qu’il refuse notre présence, qu’il ne sait où nous envoyer. Mais je jurerai que Gérard est descendu à terre, j’ai entendu les rames d’une barque et sa voix dans l’obscurité marine, ses chimères vont-elles retrouver la Jérusalem existante ? Fleury conspire sans trêve, il est devenu un intermédiaire entre les prisonniers et les geôliers, accompagné par Onfray et le nain, Gantzambide, applaudi à chaque apparition, qui dessine en permanence des petits sauts autour de lui.<o:p></o:p>

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    Jusqu’à ce qu’on nous annonce que nous nous dirigeons vers Cabrera, une île voisine et minuscule, de la taille d’un poing. Une île déserte. L’autre monde. Où il n’y aura plus de lois, de désirs ou d’issue possible, seul l’espace du néant éternisé. Je savais que tout serait nécessairement ainsi, que je suis ainsi. Nous sommes ceux qui roulent et l’on roule toujours vers le bas. A bord, tout le monde se tait, mais certains regardent, la bouche bée de peur, et d’autres ne voient même pas, indifférents à ce qui n’entre pas dans les détails immédiats : je suppose qu’ils se défendent de leur effondrement absolu en magnifiant les insignifiances du moment.<o:p></o:p>


    Cabrera, qui par un après-midi diaphane et tranquille se dresse sur le drap de la mer, des montagnes, de la verdure, de la solitude, cette île des Mille et Une Nuits qui émerge pour un seul jour avant de replonger dans les limbes pour cent ans. Les bateaux s’approchent, l’embouchure entre les falaises, le château portant un drapeau espagnol, la rade circulaire et ample, la mer translucide. Tout serait beau s’il était pour nous et non contre nous. <o:p></o:p>

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    Le monstrueux grincement des chaînes de l’ancre, l’escadre mouille.<o:p></o:p>

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  • Extraits et Citations.

    Dans toutes les géographies descriptives que j’ai consultées j’ai trouvé, à l’article Baléares, cette courte indication : « Ces insulaires sont fort affables ». On sait que dans toutes les îles la race humaine se classe en deux catégories : ceux qui sont anthropophages et ceux qui sont fort affables. Georges Sand.<o:p></o:p>

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    …/…<o:p></o:p>

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    L’on sait que Georges Sand, à Majorque, voyait partout des Maures. Les portails à claveaux et les fenêtres à meneaux venus d’Europe avec le style gothique, lui semblaient aussi « maures » que les culottes typiques et les chapeaux à larges ailes de nos paysans.<o:p></o:p>

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    Elle ignorait que chez les Maures, qui n’avaient toujours pas adopté les vêtements européens, les hommes portaient de longues tuniques et des turbans, tandis qu’on réservait le pantalon aux femmes. <o:p></o:p>

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    Elle devait ignorer de même qu’ils ne vont pas à la messe, ni ne récitent le chapelet, ni ne mangent de porc, trois choses qu’elle voyait faire aux Majorquins et qui semblaient la choquer, surtout le porc : « Le fond de la cuisine majorquine est invariablement le cochon sous toutes ses formes et sous tous les aspects. C’est là qu’eût été de saison le dicton du petit Savoyard faisant l’éloge de sa gargotte en disant avec admiration qu’on y mange cinq sortes de viandes, à savoir : du cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. A Majorque on fabrique, j’en suis sûre, plus de deux mille sortes de mets avec du porc et au moins deux cents espèces de boudins… Vous voyez paraître sur la table vingt plats qui ressemblent à toutes sortes de mets chrétiens : ne vous y fiez pas ! ».<o:p></o:p>

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    Les habitants de Valdemossa, en revanche, voyant que Georges Sand et les siens ne mettaient jamais les pieds à l’église et s’abstenaient de manger du porc, en déduisirent -avec le plus grand fondement, il faut l’avouer- que c’étaient eux, les Maures. <o:p></o:p>

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    Lorsque Georges Sand le découvrit, elle entra, d’après ce qu’on dit, dans une grosse colère. Mais qui oserait exiger la cohérence d’un écrivain si romantique et aux idées si progressistes ? Qui oserait en demander aux oiseaux ?<o:p></o:p>

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    Le fait d’avoir découvert deux mille façons de préparer le porc et deux cents sortes de boudins, devrait plutôt sembler un titre de gloire à la cuisine majorquine : en tout état de cause, ceci devrait être la preuve qu’elle n’a rien de commun avec la cuisine mahométane. Répétons-le : les oiseaux, on les écoute chanter, mais on ne leur demande pas d’être logiques.<o:p></o:p>

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    Un siècle plus tard, un autre oiseau merveilleux était arrivé parmi les Majorquins, en la personne de Silvia Ocampo, laquelle était aussi convaincue qu’Antoni était un Maure. Elle, sud-américaine et probablement métisse, trouvait, comme Georges Sand, que les Majorquins étaient des Maures. Le cousin d’Antoni, Alfons, qui avait à peine dix-sept ans et était blond aux yeux bleus, était, d’après elle, un autre Maure.<o:p></o:p>

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    Ce qui est certain, c’est qu’il n’en avait pas encore seize ans que ses petites plumes de séraphin avaient commencé à chuter. Les gros mots qui lui avaient échappé lors de l’explosion du siphon, il les avait appris de même que d’autres que nous nous abstiendrons de rapporter, dans une université du continent. Je ne vais pas décrire la vieille ville où il faisait les études préparatoires à sa carrière, mais je dirai deux mots de la place de Romanos, à proximité de laquelle il avait son logement. <o:p></o:p>

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  • L’Amo de Son Cardaix. Au temps que nos grands-mères n’étaient pas nées, il arrivait que le pirates maures venaient souvent avec leurs barques, tout doucement, et débarquant à l’improviste dans une crique ou dans une anse, se jetaient sur les campagnes, y prenaient enfants, femmes, hommes et bêtes, et vous les emmenaient bien vite en Alger : ahi ! les pauvres.<o:p></o:p>

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    On avait bâti, sur la pointe escarpée des montagnes, tout autour de l’île, des tours de guet, les talaias qui s’y trouvent encore, et d’où l’on voit la mer s’étendant jusqu’au ciel. Des veilleurs y restaient toujours, chargés d’allumer un grand feu au sommet dès qu’ils verraient une barque suspecte. Aussitôt, chaque autre tour allumait également un feu, et bientôt, c’était tout autour de l’île comme une ceinture de brasiers et de fumée.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Les hommes, dans les champs, voyaient ces feux et ces fumées et je vous assure qu’ils se hâtaient d’appeler leurs gens et leurs bêtes, et leurs voisins, et de se replier sur les villages, bâtis exprès à quelques lieues dans l’intérieur, loin de la mer. Chacun s’enfermait au plus serré : et prières, et larmes, et tremblements et complaintes !<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Mais il y avait toujours des nuits sans lune et des jours de nuages : c’est ceux-là que choisissaient les Maures. Dans l’entrelueur et le silence, leurs barques avançaient doucement, et l’on n’entendait que le faible clapotis des rames. Bientôt, ils débarquaient sans bruit, comme avaient débarqué le Roi Jaime et son ost qui les avaient chassés de l’île, longtemps avant. Alors, ahi les pauvres ! tous ceux que les Maures trouvaient étaient tués, s’ils ne se défendaient, ou bien étaient pris et menés comme esclaves en Alger.<o:p></o:p>

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    C’est ainsi que les païens prirent un jour l’Amo [le Maître] de S’on Cardaix de Pollensa, un bel homme fort et dans le bon âge, toujours plein de riaies entre sa femme et ses enfants.<o:p></o:p>

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    Il était allé chasser les oiseaux au filet, s’en revenait dans la nuit, quand il tomba lui-même dans les filets des Maures, qui n'en firent qu'une, comme vous pensez : avant d'avoir dit « ah ! » il était ligoté et jeté dans la barque des pirates qui bientôt s'en repartirent, à pleine voile.<o:p></o:p>

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    Je ne vous dis pas comme était l’Amo de S’on Cardaix, quand il se vit entre tous les pirates, et plus encore lorsqu'il se trouva, trois jours plus tard, exposé au marché des esclaves, en Alger. Il avait toujours été fier comme un senyor, et maintenant, de se sentir jugé, mesuré, estimé, il était près, le pauvre, d'éclater en jurons et injures. Mais, bien soigneux de garder bouche fermée ! Et toute sa rage se passait en dedans.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Et les Maures le dévisageaient, et causaient entre eux, et parlaient au marchand d'esclaves, et puis passaient ; et d'autres Maures venaient ensuite, qui le dévisageaient à leur tour. Parmi eux était un vieil homme, qui était repassé plusieurs fois. Celui-là regardait longuement notre Amo de S’on Cardaix, et parlait au marchand, et puis le regardait encore. On voyait qu'il pensait : « cet homme est un bel homme fort est dans le bon âge. » Enfin le marchand dit à l’Amo de suivre le vieillard, qui serait son maître désormais, car il venait de l'acheter, et un bon prix.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Le vieux Maure emmena l'homme dans sa maison et lui dit les travaux à faire, puis  le laissa. C'est alors que notre Amo se sentit perdu tout entier. Jusqu'alors, la rage et les jurons l'avaient soutenu, il pensait trop aux Maures et aux pirates pour penser vraiment à lui-même. Mais maintenant il était tout seul dans un jardin d'amandiers et d'oliviers, comme le sien ; sa besogne était toute semblable à celle qu'il aurait faite à S’on Cardaix ; et dans la maison, de petits enfants Maures jouaient et riaient comme les siens. Reverrait-il jamais Majorque ? pensait-il. Et cet homme fier et fort se mit à pleurer comme un enfançon.<o:p></o:p>

    Comme il était bon travailleur, il fit bien et vite son ouvrage. Son maître, le vieux Maure, l’en estima davantage et lui confia bientôt le soin de toute sa maison. Lorsqu'il s'absentait, il lui donnait les clés des coffres, et savait qu'en rentrant il trouverait tout comme il l'avait laissé.<o:p></o:p>

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    Mais quand il était seul, l’Amo de S’on Cardaix se mettait à pleurer comme un petit enfant.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Une fois, comme il pleurait ainsi, qu'il s'était assis à la fraîche près de la citerne, il n'entendit pas rentrer son maître. Il releva soudain la tête et vit le vieux Maure devant lui. Oh ! Qu'il était honteux, l'Amo, qu'on l’eut ainsi surpris pleurant et ne travaillant pas.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Il se leva en prenant un air brave, et s'en allait, quand le vieillard l'appela doucement et lui demanda : « Pourquoi pleurez-vous ? ».<o:p></o:p>

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    Aixo era y no era<o:p></o:p>

    Bon viatge fassa la cadernera<o:p></o:p>

    Tres aumuts per voltros, y per mi una barcella<o:p></o:p>

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    Il était une fois et il n’était pas<o:p></o:p>

    Fasse bon voyage le chardonneret<o:p></o:p>

    Trois setiers pour vous, un boisseau pour moi<o:p></o:p>

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  • Chant de la Sibylle : Cant de la Sibil.la<o:p></o:p>

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    Le jour du jugement paraîtra<o:p></o:p>

    Celui qui n’aura pas fait service<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Jésus Christ Roi universel<o:p></o:p>

    Homme et vrai Dieu éternel<o:p></o:p>

    Du ciel viendra pour juger<o:p></o:p>

    Et à chacun, ce qui est juste, il donnera<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Grand feu du ciel descendra<o:p></o:p>

    Mers, sources et fleuves tout brûlera<o:p></o:p>

    Les poissons pousseront des grands cris<o:p></o:p>

    Laissant leurs jeux naturels.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Oh ! Vierge humble, vous qui avez enfanté<o:p></o:p>

    L’enfant Jésus cette nuit<o:p></o:p>

    Veuillez toujours pour nous prier<o:p></o:p>

    Que de l’enfer il veuille nous garder.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    <o:p> </o:p>

    El jorn del Judici, <o:p></o:p>

    Parrà qui no haurà fet servici,<o:p></o:p>

    …<o:p></o:p>

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  • « Je passais l’été dans l’île de Majorque, à Deya, près du monastère où Georges Sand et Chopin avaient séjourné. Aux premières heures du jour, nous montions sur de petits ânes qui nous portaient sur le chemin escarpé jusqu’à la mer, au bas de la colline. Le trajet durait presque une heure, le long des sentiers de terre rouge, sur les rochers aux pierres souvent traîtresses, parmi les oliviers argentés, jusqu’aux villages de pêcheurs avec leurs petites maisons accrochées au flanc de la montagne.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Chaque jour, je descendais jusqu’à une crique où la mer formait une petite baie à l’eau si transparente que l’on pouvait plonger tout au fond pour admirer les coraux et les extraordinaires plantes aquatiques.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Les pêcheurs racontaient une étrange histoire sur le village. Les femmes de Majorque étaient inaccessibles, puritaines, et très pieuses. Elles ne se baignaient qu’en maillot à long jupon et bas noirs comme on en portait il y a des années. La plupart ne se baignaient pas du tout et laissaient ce passe-temps aux européennes sans pudeur qui passaient tout leur été sur l’île. Les pêcheurs condamnaient aussi les maillots de bain à la mode et le comportement indécent des européennes. Pour eux, les européens étaient des hommes qui ne songeaient qu’à se mettre nus et à s’allonger au soleil comme des païens. Ils désapprouvaient les bains de minuit, importés par les américains.<o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

    Quelques années plus tôt, la fille de dix-huit ans d’un pêcheur du village se promenait au bord de l’eau, sautant de rocher en rocher, sa robe blanche collant à son corps.<o:p></o:p>

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